Michelle Martin, thermomètre de notre degré de civilisation

Michelle Martin. Un nom qui fait peur. Un nom qui évoque les pires horreurs que l’on puisse infliger aux pires victimes, des enfants. Un nom qui, depuis l’été dernier, cristallise la haine refoulée d’une partie de la population. Le monstre s’est rappelé à notre mémoire lorsque le tribunal d’application des peines (TAP) a accepté sa demande de libération conditionnelle. Comme le prévoit la loi, la justice a accepté de libérer l’ex-femme de Marc Dutroux alors qu’elle n’a purgé que 16 des 30 années de prison auxquelles elle fut condamnée en 1996. Cette décision choque, et c’est compréhensible. Elle peut laisser croire que le crime est (en partie) impuni. Pourtant, cette décision est un signe inespéré que notre démocratie est saine. On ne s’attardera pas sur l’ironie de l’histoire, qui veut que le fameux tribunal d’application des peines ait été créé dans la foulée de l’affaire Dutroux, pour répondre à une demande (notamment) des victimes qui regrettaient que les libérations conditionnelles soient accordées à la seule discrétion du ministre de la Justice plutôt que par une assemblée judiciaire indépendante, ce qu’est le TAP. On ne reviendra pas non plus sur la récupération de certains politiques ou de groupuscules extrémistes qui en ont profité pour aller semer l’agitation devant le couvent des Clarisses.

Non, l’essentiel est ailleurs : la libération conditionnelle de la détenue la plus haïe de Belgique (après son ex-mari) permet de prouver jusqu’à la caricature que cette disposition légale est un exploit démocratique. Si nous avons supprimé l’usage moyenâgeux de la guillotine ou du lynchage public puis abrogé la peine de mort, c’est parce que dans notre société mature, on veut croire que tout être humain, même auteur des pires crimes, peut se racheter, peut comprendre son geste, l’assumer, en tirer les conséquences puis tenter de se réintégrer dans la société. C’est une évidence : sans la possibilité d’obtenir une libération conditionnelle, cet espoir serait anéanti : un détenu qui sait qu’il purgera toute sa peine n’est pas encouragé à faire des efforts pour se « racheter ». Que cette « largesse » s’applique aussi à Michelle Martin, c’est le choix d’une justice indépendante. C’est aussi et surtout un électrochoc que nous devons tous encaisser pour comprendre qu’au-delà de nos bas instincts personnels (de haine, de vengeance…), la construction d’un meilleur avenir passe par la sagesse collective.