No Government's Land?

As-tu passé ces 9 derniers mois en Papouasie? Si oui, tu as alors une excuse valable. Excusé pour quoi? Pour ne pas savoir que la Belgique traverse une crise politique majeure. Du moins, c'est comme ça que la décrivent les médias. A les entendre, le pays serait au bord de l'éclatement. Pourtant, au quotidien, les impacts de la crise sont difficiles à cerner.

Aujourd'hui, dans Bulles Vertes, des jeunes flamands, bruxellois et wallons s'expriment sur l'imbroglio politique du pays. Si, pour eux, les origines de la crise sont claires, il leur semble toutefois que son impact au quotidien est minime. Serait-on face à un « non-problème »?

« Le conflit entre les régions était latent depuis longtemps. Selon moi, le point de départ de la crise, c'est l'impossibilité de faire avancer le dossier Bruxelles-Halle-Vilvorde ». Delphine, 27 ans, Enghien

BHV. Les trois lettres qualifient l'arrondissement judiciaire et la circonscription électorale de Bruxelles-Halle-Vilvorde. A cheval sur deux régions linguistiques, BHV est une entorse, selon les flamands, à la territorialité de leur région. En 2004, Yves Leterme s'y est attaqué de front. Il déclarait alors qu' « il suffisait de 5 minutes de courage politique aux partis flamands pour scinder BHV ». En 2010, rien n'a bougé.

Les flamands s'impatientent. Le 22 avril 2010, l'Open VLD claque la porte. C'est la chute du Gouvernement Leterme II. D'urgence, il faut former un nouveau gouvernement. Des élections anticipées ont alors lieu le 13 juin 2010. Que disent les urnes? La N-VA (Nieuwe Vlaams Alliantie) cartonne en Flandre et le PS (Parti Socialiste) rafle plus de 30% des voix en Wallonie. Malaise... Les deux grands vainqueurs sont opposés en tous points. La NVA est séparatiste, républicaine et socio-économiquement de droite. Le Parti Socialiste, lui, affiche son soutien aux institutions belges et penche à gauche.

Toutefois, avant de former un gouvernement, la N-VA exige une réforme de l'État. En gros, il s'agit de transférer certaines compétences fédérales aux régions (Flandre, Bruxelles et Wallonie). Depuis lors, place à la négociation. Les politiques y sont occupés depuis plus de 9 mois.

« Je ne comprends pas tout à la crise belge. Je sais qu'on n’a pas de gouvernement. Avec ou sans, franchement, je ne vois pas de différence ». Naïma, 16 ans, Bruxelles

Naïma n'a pas tort. Si on observe attentivement, les étudiants vont aux cours, l'économie belge tourne toujours, les salaires et les allocations sociales sont encore versés. Qui croirait que nous sommes sans gouvernement?

En fait, le gouvernement démissionnaire doit assurer la gestion du pays jusqu'à la formation d'une nouvelle majorité. Il a des pouvoirs restreints et doit assurer la gestion quotidienne du pays. On appelle ça les « affaires courantes ». La gestion « au quotidien » de la Belgique implique la mise au frigo de certains dossiers mais tous les secteurs ne sont pas touchés pour autant.

Les éducateurs de rue

Le « Programme du gouvernement fédéral pour les grandes villes », tel qu'on l'appelle, est financé par l'Etat pour améliorer le cadre de vie des citoyens. Un millier d'emplois de proximité et de cohésion sociale sont ainsi financés. Mais voilà, leur contrat courrait jusqu'au mois de décembre dernier. Depuis, sans gouvernement (et donc sans subsides), les villes n'ont plus les moyens de payer ces emplois. A La Louvière, par exemple, 20 éducateurs de rue ont été licenciés.

Les détenus

Noël 2010, les gardiens de la prison de Lantin sont en grève. L'établissement est surpeuplé, ils veulent plus de personnel. En affaires courantes, le gouvernement ne peut prendre aucune décision à ce sujet. Du coup, ce sont les prisonniers qui trinquent : 17 jours dans leurs cellules sans balades, sans visites, sans consultations médicales. Ils étaient littéralement comme « des lions en cage », souligne un des gardiens.

Les étudiants

Eux aussi sont affectés par les affaires courantes. Le nombre de jours de travail étudiant devait être fixé à cinquante/an. Ce dossier sera conservé au frais jusqu'à la formation d'un gouvernement. D'ici là, l'ancienne règle reste de vigueur. L'étudiant pourra travailler deux périodes de 23 jours par an.

La Belgique est un pays complexe, c'est vrai. Mais c'est justement la complexité de ses institutions qui permet au pays de garder la tête hors de l'eau. En effet, la Communauté française gère, entre autres, l'Enseignement, la Jeunesse, la Culture et la Santé. La Région Wallonne l'environnement, le logement, l'économie, les politiques agricoles... Il y a aussi les provinces et les communes bref, une série d'institutions complexes qui participent à la gestion du pays. Comme on dit, « il ne faut pas mettre ses oeufs dans le même panier ».

« Pourquoi le Roi ne fait rien? ». Peter, 19 ans, Leuven

En Belgique, le régime politique est une monarchie constitutionnelle. En deux mots, le Roi est le chef symbolique du gouvernement. Il veille, notamment, au respect de la constitution, de la démocratie et à l'unité nationale. En réalité, le vrai chef, c'est le Premier ministre.

Aujourd'hui, sans Premier ministre de plein exercice, c'est au Roi de suggérer des idées au monde politique. Vu la gravité de la situation, il doit consulter les négociateurs, suggérer des pistes de travail... S'il est rare qu'il se mêle des affaires économiques et politiques, son rôle est aujourd'hui renforcé en période de crise. En janvier, il élargissait la notion d' « affaires courantes » en autorisant le gouvernement à décider de nouvelles restrictions budgétaires. Certains disent qu'il en va de l'avenir du pays.

« Il y a tellement de disputes entre les Wallons et les Flamands. Il faut maintenant laisser la Flandre se gouverner toute seule ». Marieke, 24 ans, Leuven.

Les négociations politiques menées actuellement vont redessiner le paysage institutionnel belge pour longtemps. Le but des négociations est de tendre vers un fédéralisme renforcé. Parfois, les discussions s'enlisent. C'est l'occasion pour certains d'évoquer le « Plan B » : la séparation du pays en plusieurs entités.

Séparer le pays ne sera pas chose facile. D'abord parce qu'il y a la dette belge. Pas facile à répartir si le pays est divisé en plusieurs entités. Ensuite, l'Europe n'acceptera pas que les frontières d'un État membre soient modifiées. Si elle dit « oui » à la séparation de la Belgique, cela représentera une porte ouverte à l'indépendance de la Corse, du Pays Basque... Et puis il y a Bruxelles. Un dossier sensible car c'est une région à part entière et qu'une partie de celle-ci est la capitale belge.

Et puis il y a d'autres dossiers autrement plus importants auxquels il faut prêter attention en cas de scission. Par exemple, que ferait-on …
… des frites belges?

« Dans les pays anglo-saxons on dit french fries. C'est une erreur. Ils devraient dire des belgian fries mais, en cas de scission, on les appellera frites flamandes parce que c'est une invention de chez nous ».

Marieke, 24 ans, Leuven.

… de Miss Belgique?

« Bah... Justine De Jonckheere est flamande, donc elle deviendra Miss Flandre. Les Wallons organiseront une autre soirée d'enfer qu'on regardera un dimanche soir à la télé ».

Xavier, 17 ans, Rixensart.

… « le Roi, la Loi, la Liberté »?

« Ça deviendrait le Président, la Loi, la Liberté ».

Florence, 22 ans, Louvain-la-Neuve.

… les diables Rouges?

« Les belges sont nuls. Je n'aime pas le foot. Ma passion, c'est le rugby ».
Vianney, 16 ans, Wavre.

Vu comment se déroulent les négociations institutionnelles, le rugby a peut-être un bel avenir devant lui sur le sol – encore – belge…