Les théories du complot : la vérité si je mens

Douter de quelque chose reste un réflexe utile. Vouloir vérifier par soi-même, ne pas croire aveuglément ce qu’on peut lire ou entendre sont les bases même de ce qu’on appelle l’esprit critique. Et pour le groupe de jeunes rédacteurs que nous sommes, il est important que cet esprit critique soit exercé. Pourtant, à l’heure actuelle, un certain type de discours veut dénaturer cet exercice en usant de « l’hypercritique », autrement dit en critiquant de manière systématique et excessive les moindres détails d’une affirmation (1). Le dossier de ce numéro 55 se penche sur cette méthode d’argumentation qui n’est pas nouvelle mais en pleine recrudescence : le conspirationnisme.

(1) Pax Christi, “Les caractéristiques du discours complotiste”, décembre 2016, Bruxelles, 5p.

Conspirationnisme, théories du complot, de quoi parle-t-on au juste ?

Avant de définir ce qu’est une théorie du complot, il semble utile de commencer par expliquer ce qu’est le conspirationnisme. Selon Rudy Reinchstadt, qui gère le site Conspiracy Watch, « le conspirationnisme désigne l’attitude consistant à remettre en cause abusivement l’explication communément admise de certains phénomènes sociaux ou événements marquants au profit d’un récit explicatif alternatif qui postule l’existence d’une conspiration et dénonce les individus ou les groupes qui y auraient pris part. ». En d’autres termes, le conspirationnisme explique que la version officielle cache des intérêts secrets. « Les causes profondes et réelles sont cachées derrière les évènements, qui doivent être décodés, car ils servent d’écran pour masquer les véritables enjeux, réservés à quelques initiés »(2). Le conspirationnisme va proposer un récit alternatif à celui communément admis, sans pour autant utiliser la logique scientifique pour appuyer ce nouveau discours. Tous les éléments qui viendraient contredire, ou examiner ce nouveau discours sont mis de côté. C’est en cela qu’il est abusif. Ensuite, le conspirationnisme postule, il ne démontre pas. Il ne s’appuie sur aucun raisonnement scientifique. Ni sur aucune preuve tangible.

Les théories du complot se basent, elles, sur un événement précis : pensons à celles sur les attentats du 11 septembre 2001, sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, sur la Franc-maçonnerie, etc…

Le conspirationnisme est donc le type de discours qui est utilisé pour fonder les théories du complot. Celles-ci ne se ressemblent pas dans les faits qu’elles prétendent dénoncer mais usent de la même structure narrative : lisez plutôt l’encadré « Les 10 ingrédients des théories complotistes ».

Les théories du complot constituent-elles un phénomène nouveau ? Vu l’explosion actuelle des théories complostistes, on pourrait le penser. Pourtant, il n’en est rien. On remarque que durant la Révolution française, la première théorie du complot digne de ce nom se répand. Elle se base sur le postulat que la Révolution n’est pas due à un mouvement populaire spontané, mais est le fruit d’une conspiration antichrétienne. La Révolution aurait été orchestrée par un petit groupe de personnes. Les théories du complot ne sont donc pas un phénomène nouveau. Mais à quoi est dû le renouveau actuel ?

 

(2)

Marie Peltier, “L’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée », Édition Les Petits matins, p.54.
Le complotisme, pourquoi un tel essor aujourd'hui ?

Fonder son discours sur la peur est un très bon moyen de toucher les gens et les faire réagir. Il n’est donc pas anodin que les théories complotistes trouvent racines dans ce terreau, il est très fertile. Effectivement convoquer la peur, c’est convoquer les limites, les faiblesses, les failles de notre société et avec elles les maux des citoyens, leurs attentes.

La peur peut prendre racine en chaque Homme parce qu’elle nous pousse à trancher notre avis. Elle joue avec nos émotions, elle nous coupe de nos aspirations, nous pousse à préférer l’isolement, plutôt qu’à convoquer notre raison et notre bon sens. Ce dont il faut bien prendre conscience c’est qu’à côté du récit complotiste, il y a cette demande bien réelle de nombreux citoyens : la recherche de la vérité et de la transparence. Ces attentes-là sont bien réelles et les théories complotistes l’ont bien compris !

Dans un monde instable comme le nôtre, rajouter des fracas au désordre ambiant permet de troubler davantage, tout est bon à remettre en question.

Cependant, il ne faut pas confondre recherche de vérité et doute permanent. Le doute est sain lorsqu’il permet de rétablir un équilibre, de trouver la voie de la vérité et de la stabilité. Mais lorsque les théories complotistes n’ont vocation qu’à inséminer partout le doute, la crainte et la suspicion, alors la démarche perd de sa noblesse puisqu’il ne sert qu’à semer le désordre et le déséquilibre. La question importante à se poser : que faisons-nous des informations que nous démontons ? À quoi et à qui cela sert-il ?

L’arrivée d’internet, et avec elle cette incroyable capacité de partage d’informations, a permis à ces théories de s’étendre et de se propager. Un nouveau tournant s’est dressé, les informations fusent, se coupent et s’entrecroisent. Les théories du complot explosent, profitant de ce terrain de diffusion énorme qu’est le web. Chacun à sa tribune est prêt à tout remettre en question.

Dans la crise de confiance que nous connaissons aujourd’hui entre les citoyens et leurs institutions, ces théories font mine de répondre à notre désir d’information, de montrer la voie de la « vérité » et de la « liberté ».

Les théories du complot profitent aussi du fait que certains complots ont bel et bien existé. Prenons l’exemple de la déclaration de guerre des USA à l’Irak suite aux attentats du 11 septembre 2001 : l’administration américaine prétendait alors l’existence d’armes chimiques pour justifier son intervention. On sait à l’heure actuelle que ce prétexte était inexact. Les théories du complot en profitent. Si on nous a menti une fois, c’est qu’on nous ment tout le temps.

Dans cette période qui sert à certains, à nous de ne pas céder et de rester vigilant. À nous de rester attentif à nos aspirations !

À la recherche d’un nouveau journalisme de fait

Les théories ne sont pas irrémédiables, ni inévitables non plus. Elles ne constituent qu’une infime partie de l’information qui nous est proposée aujourd’hui. Il nous faut donc renouer avec un journalisme de fait. La prétention à la vérité ne doit pas être LA vérité. Il faut remettre les faits au centre de l’information, même si le climat actuel voudrait nous faire croire qu’il n’y a plus de « faits », juste de la critique de narration, de posture.

Lorsque qu’elle que chose se passe, un attentat, une guerre, les faits nous permettent dès lors d’avoir une base solide pour nous situer. Ainsi, si une bombe tombe au sol et touche une maison, la bombe est tombée, la maison est détruite, c’est un fait, il n’y a pas d’opinion possible. Personne ne peut dire « non c’est faux je ne pense pas ça, elle n’est pas tombée ». Ce n’est qu’à partir de cela qu’il faut construire l’information journalistique.

Le problème aujourd’hui est que les faits sont balayés par des opinions non fondées. Au nom d’une certaine liberté d’expression, les mensonges sont autorisés. On les édifie en avis, en jugement. Pour sortir de ce piège, il faut distinguer les faits des opinions.

Aussi, il faut déconstruire les enjeux de postures d’opinions et ne pas tomber dans ce travers. Il faut recréer la possibilité du dialogue et de l’espoir, il faut nous donner cette chance. Mais à qui donner cette confiance?

Il y a une nécessité suprême à renouer avec le journalisme d’investigation, qui replace au centre de l’information les faits et qui laisse la place à un travail assidu d’investigation. Un travail d’expert.

Notre devoir : toujours avoir à l’esprit la rigueur dans le rapport aux sources, se tourner vers des médias sérieux, précis, clairs. Se tourner vers un journalisme qui replace au centre de l’information la vérité factuelle, incontestable, plus que la recherche du buzz, des ventes, des prises de positions. Il faut rejeter la mode actuelle de faire de l’info, trop rapide, en continu (par ex. BFM tv), raccourcie, commerciale car elle pollue le débat médiatique.

Les 10 ingrédients des théories complotistes

Si les théories du complot portent sur des sujets très variés, le journaliste Benoît Bréville nous démontre que dans le discours complotiste, si les ingrédients changent, la recette reste la même. On peut la résumer en 10 principes.

1. Ne jamais parler de complot

Les auteurs complotistes se déclarent avant tout méfiant des versions officielles, celles des puissants, ils proposeraient donc des informations alternatives.

2. Appartenir à un cercle de privilégiés

En cultivant le doute permanent, on cultive aussi le sentiment d’appartenir à un petit cercle d’initiés disposant d’informations qui leurs sont réservées. C’est si agréable de compter parmi ceux qui ne se font pas berner comme le Grand Public.

3. S’appuyer sur la Science et la Raison

Ces textes débordent de notes de bas de page, d’url, de graphiques,… donnant l’impression d’être très scientifiques. Quand on gratte un peu, on se rend compte que ces sites complotistes renvoient à d’autres sites et livres complotistes. L’information tourne en circuit fermé.

4. Interroger : à qui profite le crime ?

Cette question est primordiale, le but étant de désigner LE « coupable » derrière chaque événement, à tout prix. Même s’il n’y en a pas toujours…

5. Rechercher les « détails troublants »

Une fois LE coupable désigné, une véritable chasse aux « détails troublants » est ouverte. Il faut absolument contester la version officielle en bâtissant une machine à convaincre concurrente. Les arguments produits seront plus nombreux que solides, car l’effet d’accumulation sème le doute.

6. Refuser le hasard

Chaque fait a un sens. Si deux événements surviennent en même temps, c’est qu’ils sont liés. Cette logique ira jusqu’à chercher des réponses dans des formes (ex. signe sur un billet de banque) ou des chiffres (ex. dates).

7. S’appuyer sur l’histoire

Des faits historiques y font force de loi. Par exemple, des opérations passées menées par des services secrets se faisant passer pour d’autres nations, sont brandies aujourd’hui pour expliquer des actions terroristes.

8. et 9. Ne jamais sous-estimer l’ennemi, ni le surestimer

Une chose est sûre pour toute théorie complotiste digne de ce nom : l’adversaire, LE coupable, est bien trop puissant pour être pris la main dans le sac … Pourtant, les complotistes ne cessent paradoxalement de leur attribuer des erreurs de débutant, flagrantes.

10. Refuser la contradiction

Pour ce faire, rien de tel que de disqualifier les sources des arguments adverses. De toute façon, ils sont tous de mèche ! Ou bien, il suffit tout simplement de les ignorer.

Sources du Dossier :

- Marie Peltier, « L’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée », Édition Les Petits matins.
- Site « Conspiracy Watch : observatoire du conspirationnisme et des théories du complot », http://www.conspiracywatch.info
- Frédéric Lordon, « Conspirationnisme : la paille et la poutre », 24 août 2012, blog du Monde Diplomatique.
- Pax Christi, « Les caractéristiques du discours complotiste », décembre 2016, Bruxelles, 5p.
- Benoît Bréville, « Dix principes de la mécanique conspirationniste », Le Monde Diplomatique, Juin 2015, p 20-21, http://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/BREVILLE/53077